Comment le jardinier sépara le soufi, le juriste et les descendants de ’Alî l’un de l’autre
Un jardinier, en regardant dans son verger, vit trois hommes paraissant des voleurs :
Un juriste, un sharif et un soufi ; chacun d’eux étant un coquin effronté, insolent et perfide.
Il dit : « J’ai cent arguments contre ces gens, mais ils sont unis, et une compagnie unie est une source de force.
2170 « Je ne peux tenir tête tout seul à trois personnes, aussi je vais tout d’abord les séparer l’un de l’autre.
« J’isolerai chacun d’eux des autres, et quand chacun sera seul, je lui damerai le pion. »
Il employa une ruse et éloigna le soufi, afin d’empoisonner les esprits de ses amis contre lui.
Il dit au soufi : « Va à la maison et rapporte un tapis pour tes compagnons. »
Aussitôt que le soufi fut parti, il dit en secret aux deux amis : « Toi, tu es un juriste, et celui-ci un sharif célèbre.
« C’est selon ta décision légale que nous mangeons un pain ; c’est par les ailes de ta connaissance que nous volons.
« Et cet autre est notre prince et souverain : il est un sayyid, il est de la Maison de Mustafâ.
« Qui est ce vil glouton de soufi qu’il s’associe à des rois tels que vous ?
« Quand il reviendra, chassez-le et prenez possession de mon verger et de mon champ pendant une semaine.
« Qu’est-ce que mon verger ? Ma vie vous appartient, ô vous qui avez toujours été pour moi aussi chers que mes yeux. »
2180 Il se livra à des suggestions méchantes et les trompa. Ah, on ne doit pas subir patiemment la perte d’amis !
Quand ils eurent chassé le soufi et qu’il fut parti, l’ennemi le poursuivit avec un gros gourdin.
« Ô chien, s’écria-t-il, est-ce là du soufisme que tout à coup tu viennes dans mon verger en dépit de moi ?
« Djunayd ou Bâyazîd t’ont-ils appris à te comporter de cette façon ?
De la part de quel sheikh ou pîr cela t’a-t-il été apporté ? »
Il battit le soufi quand il le trouva seul ; il le tua à moitié et lui fendit le crâne.
Le soufi dit : « Mon temps est passé, mais, ô mes camarades, prenez bien soin de vous-mêmes !
« Vous me considériez comme un ennemi. Voyez ! Je ne suis pas plus un ennemi que ce scélérat.
« Cette coupe que j’ai bue doit être bue par vous, et une telle gorgée est ce qui est dû à chaque fripouille. »
Ce monde est comme une montagne, et toutes tes paroles reviennent à toi avec l’écho.
Après que le jardinier en eut terminé avec le soufï, il inventa un prétexte du même genre que le premier,
2190 Disant : « Ô mon sharif, va à la maison, car j’ai fait cuire de minces gâteaux de pain pour le petit déjeuner.
« A la porte de la maison, dis à Qaymâz d’aller chercher ces gâteaux et l’oie. »
L’ayant envoyé, il dit à l’autre : « Ô toi à la vue perçante, tu es un juriste ; cela est manifeste et certain.
« Mais lui, ton ami, un sharif ! C’est une prétention absurde de sa part.
Qui sait qui a commis un adultère avec sa mère ?
« Est-ce que tu feras confiance à une femme et aux actions d’une femme ? La considéreras-tu comme d’esprit faible, et ensuite la croiras-tu ?
« Maint imbécile en ce monde prétend se rattacher à ’Alî et au Prophète. »
Quiconque est né d’un adultère et est lui-même adultère pensera aussi cela des hommes de Dieu.
Quiconque est étourdi par ses propres tournoiements voit la maison tourner comme lui-même.
Ce que ce vain bavard, le jardinier, dit, montrait ce qu’était sa propre condition, et était bien loin d’être applicable aux descendants du Prophète.
S’il n’avait pas été la progéniture d’apostats, comment aurait-il parlé ainsi de la Maison du Prophète ?
2200 Il utilisa des ruses, et le juriste les écouta. Alors cet insolent tyran alla vers le sharif.
Il dit : « Ô âne, qui t’a invité dans ce verger ? Est-ce que le brigandage t’a été laissé en héritage par le Prophète ?
« Le lionceau ressemble au lion : en quoi ressembles-tu au Prophète ? Dis-le-moi ! »
Le jardinier, qui avait cherché refuge dans l’astuce, fit au sharif ce qu’un kharidjite ferait à la Famille de Yâ-sîn (Mohammad)*.
Quelle haine les démons et les goules comme Yazîd et Shimr* ont-ils toujours témoignée à l’égard de la Famille du Prophète !
Le sharif était accablé par les coups de ce bandit. Il dit au juriste : « J’ai sauté hors de l’eau.
« Toi, tiens-toi fermement, à présent que tu es seul et privé de notre aide. Sois comme un tambour, et supporte des coups sur le ventre !
« Si je ne suis pas un sharif et digne de toi, et un ami intime, en tout cas, je ne suis pas pire pour toi qu’un tel scélérat. »
Le jardinier en finit avec le sharif et revint, disant : « Ô juriste, quelle sorte de juriste es-tu, ô toi la honte de chaque imbécile ?
« Est-ce ton opinion légale, ô voleur ayant été condamné, de pouvoir venir dans mon verger sans demander la permission ?
2210 « As-tu lu une telle autorisation dans le Wasît, ou cette question a-t-elle été tranchée dans le Muhît* ? »
« Tu as raison, répondit-il ; bats-moi, tu es le plus fort. C’est là la peine qui convient à celui qui se sépare de ses amis. »
* La théorie kharidjite concernant la succession au khalifat était opposée à la
doctrine shiite de Droit divin.
* Yazîd, fils du khalife omeyyade Mu’âwiyya, adversaire de ‘Alî et de sa famille. Shimr ibn-Dhi’l-Djawshan, détesté en raison du rôle joué par lui dans la tragédie de Kerbala (680).
* Titres d’ouvrages de jurisprudence.
Source : Mohammed Djalal od Din Rumi (qu'Allah l'agrée) - Mathnawi - Livre II.
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