1081 - Anne Comnène : L'invasion normande de l'Albanie

"L'historienne byzantine Anne Comnène (1083-1153 environ) était la fille de l'empereur Alexis Ier Comnène (1081-1118) et de son épouse Irène Ducas. En 1097, elle épousa l'historien Nicéphore Bryenne (1062-1138). L'échec d'un complot maladroit visant à empêcher son frère cadet, Jean II Comnène (1118-1143), de lui succéder sur le trône, la contraignit, avec sa mère, à se retirer dans un couvent. Elle y passa le reste de ses jours, consacrant son énergie à l'érudition et à l'érudition. À la mort de son mari en 1138, elle continua son « Histoire » qui, une fois achevée en 1148 en huit livres, devint connue sous le nom d'« Alexiade ». L'Alexiade, qui, comme son titre l'indique, est consacrée à la mémoire de son père, présente un intérêt particulier : elle décrit l'invasion normande de l'Albanie menée par le rival de son père, Robert Guiscard, duc d'Apulie (1057-1085). Guiscard assiégea Durrës en 1081 et y vainquit l'empereur byzantin. Ses hommes se lancèrent alors à la poursuite d'Alexis. Anne Comnène décrit les événements avec une grande clarté."

Robert arriva au sanctuaire de Saint-Nicolas, où se trouvaient la tente impériale et tous les bagages romains. Il envoya alors tous ses hommes à la poursuite d'Alexis, tandis que lui-même restait là, se réjouissant de la capture imminente de l'ennemi. Telles étaient les pensées qui enflammaient son esprit arrogant. Ses hommes poursuivirent Alexis avec une grande détermination jusqu'à un endroit appelé par les indigènes Kake Pleura [Ndroq]. La situation était la suivante : en contrebas coule la rivière Charzanes [Erzen] ; de l'autre côté se trouvait un rocher élevé et en surplomb. Les poursuivants le rejoignirent entre les deux. Ils le frappèrent du côté gauche avec leurs lances (il y en avait neuf en tout) et le forcèrent à se diriger vers la droite. Il serait sans doute tombé si l'épée qu'il tenait dans sa main droite n'était pas restée fermement appuyée sur le sol. De plus, la pointe de l'éperon de son pied gauche s'était coincée dans le bord du tapis de selle (ce qu'ils appellent un hypostrome) .) et cela le rendit moins sujet à tomber. Il saisit la crinière du cheval de la main gauche et se redressa. Ce fut sans doute une puissance divine qui le sauva de ses ennemis d'une manière inattendue, car elle fit que d'autres Celtes le mirent à la pointe de leurs lances du côté droit. Les pointes des lances, dirigées vers son côté droit, le redressèrent tout à coup et le maintinrent en équilibre. C'était en effet un spectacle extraordinaire. Les ennemis de gauche s'efforcèrent de le repousser ; ceux de droite lui lancèrent leurs lances dans le flanc, comme pour rivaliser avec le premier groupe, en opposant lance à lance. Ainsi l'empereur se tenait debout entre eux. Il se cala plus fermement sur la selle, serrant plus étroitement avec ses jambes le cheval et le tapis de selle. C'est à ce moment que le cheval donna la preuve de sa noblesse. En tout cas, il était d'une agilité et d'une fougue peu communes, d'une force exceptionnelle, un véritable cheval de guerre (Alexis l'avait en effet acquis de Bryenne, avec la selle teinte en pourpre, lorsqu'il l'avait fait prisonnier sous le règne de Nicéphore Botaniate). En un mot, ce coursier était maintenant animé par la Providence divine : il bondit soudain dans les airs et atterrit sur le rocher dont j'ai parlé plus haut, comme s'il eût été soulevé sur des ailes, ou, pour employer le langage de la mythologie, comme s'il avait pris les ailes de Pégase. Bryenne l'appelait Sgouritzès (bai sombre). Certaines des lances des barbares, frappant dans le vide, leur tombèrent des mains ; d'autres, qui avaient percé les vêtements de l'empereur, y restèrent et furent emportées avec le cheval lors de son saut. Alexis coupa rapidement ces armes traînantes. Malgré les terribles dangers dans lesquels il se trouvait, il n'était pas troublé dans son esprit, ni confus dans ses pensées ; Il ne tarda pas à choisir le parti opportun et, contre toute attente, il échappa à ses ennemis. Les Celtes restèrent bouche bée, stupéfaits de ce qui venait d'arriver, et c'était vraiment une chose des plus étonnantes. Ils le virent s'éloigner dans une autre direction et le suivirent de nouveau. Lorsqu'il fut assez loin devant ses poursuivants, il fit volte-face et, se trouvant face à face avec l'un d'eux, lui transperça la poitrine de sa lance. Il tomba aussitôt à terre, le dos étendu. Alexis se retourna et continua sa route. Cependant il rencontra plusieurs Celtes qui poursuivaient les Romains plus loin. Ils l'aperçurent de loin et s'arrêtèrent en ligne, bouclier contre bouclier, en partie pour reposer leurs chevaux, mais en même temps espérant le capturer vivant et le présenter comme prise de guerre à Robert. Poursuivi par derrière par des ennemis et en butte à d'autres, Alexis désespérait de sa vie. mais il rassembla ses esprits et remarquant au milieu de ses ennemis un homme qui, d'après son apparence physique et l'éclat étincelant de son armure, lui faisait croire qu'il s'agissait de Robert, il stabilisa son cheval et chargea sur lui.L'adversaire leva aussi sa lance et tous deux s'avancèrent dans l'espace qui les séparait pour livrer bataille. L'empereur frappa le premier, en visant soigneusement avec sa lance. La lance transperça la poitrine du Celte et lui traversa le dos. Il tomba aussitôt à terre, mortellement blessé, et mourut sur le coup. Alexis s'en alla alors au milieu de leur ligne brisée. La mort de ce barbare l'avait sauvé. Les amis de l'homme, quand ils le virent blessé et jeté à terre, se rassemblèrent autour de lui et le soignèrent pendant qu'il gisait là. Les autres, qui le poursuivaient par derrière, descendirent de leurs chevaux et reconnurent le mort. Ils se frappèrent la poitrine de chagrin, car bien qu'il ne fût pas Robert, c'était un noble distingué et le bras droit de Robert. Pendant qu'ils s'occupaient de lui, l'empereur était en route...

Après cela, les Celtes se dirigèrent vers Robert. Quand celui-ci les vit les mains vides et apprit ce qui leur était arrivé, il les blâma tous avec amertume, et un en particulier, qu'il menaça de fouetter, le traitant de lâche et d'ignorant en matière de guerre. Cet homme s'attendait à être soumis à d'horribles supplices, parce qu'il n'avait pas sauté sur le rocher avec son propre cheval pour frapper et tuer Alexis, ou l'avoir saisi et amené vivant à Robert. Car ce Robert, par ailleurs le plus brave et le plus audacieux des hommes, était aussi plein d'amertume, prompt à la colère, le cœur débordant de colère. Dans ses rapports avec ses ennemis, il avait deux objectifs : soit transpercer de sa lance quiconque lui résistait, soit se tuer lui-même, coupant ainsi le fil du destin, pour ainsi dire. Mais le soldat qu'il accusait lui fit un exposé saisissant de la rudesse et de l'inaccessibilité du rocher : nul, ajouta-t-il, à pied ou à cheval, ne pourrait l'escalader sans l'aide divine, et encore moins un homme en guerre et engagé dans la lutte ; même sans guerre, il était impossible de tenter son ascension. « Si vous ne pouvez pas croire un mot de ce que je dis, s'écria-t-il, essayez-le vous-même, ou laissez un autre chevalier, si audacieux soit-il, essayer. Il verra que c'est hors de question. Quoi qu'il en soit, si quelqu'un devait conquérir ce rocher, non seulement sans ailes, mais même avec, je suis prêt à endurer moi-même n'importe quel châtiment que vous voudrez bien me dire et à être damné pour lâcheté. » Ces paroles, qui exprimaient l'étonnement et la stupeur de l'homme, apaissèrent la fureur de Robert ; sa colère se transforma en admiration. Quant à l'empereur, après avoir passé deux jours et deux nuits à parcourir les sentiers tortueux des montagnes voisines et toute cette région infranchissable, il arriva à Achrida [Ohrid]. En chemin, il traversa les Charzanes et attendit un moment près d'un lieu appelé Babagora [montagnes de Krraba entre Tirana et Elbasan], une vallée éloignée. Ni la défaite ni aucun des autres maux de la guerre ne troublèrent son esprit ; il ne fut pas le moins du monde troublé par la douleur de son front blessé ; mais au fond de son cœur il était profondément affligé pour ceux qui étaient tombés au combat et surtout pour les hommes qui avaient combattu vaillamment. Néanmoins, il se consacra entièrement aux problèmes de la ville de Dyrrachium [Durrës] et il lui fit de la peine de se rappeler qu'elle était désormais privée de son chef, Paléologue (car il n'avait pas pu revenir tant la guerre avait avancé). Il assura de son mieux la sécurité des habitants et confia la protection de la citadelle aux officiers vénitiens qui y avaient émigré. Tout le reste de la ville fut placé sous le commandement de Komiskortes, originaire d'Albanie (τῷ ἔξ Αρβανῶν ὁρμωμένῳ), à qui il donna par lettres de profitables conseils pour l'avenir.

On s'accordait à dire que Robert était un chef exceptionnel, vif d'esprit, d'apparence agréable, courtois, habile causeur, à la voix forte, accessible, de taille gigantesque, aux cheveux toujours de la bonne longueur et à la barbe fournie ; il était toujours attentif aux coutumes de sa race ; il conservait jusqu'à la fin la jeunesse qui distinguait son visage et même tout son corps, et en était fier ; il avait le physique d'un vrai chef ; il traitait avec respect tous ses sujets, surtout ceux qui lui étaient plus dévoués que d'habitude. D'autre part, il était avare et cupide à l'extrême, un très bon homme d'affaires, très avide et plein d'ambition. Dominé comme il l'était par ces traits, il s'attirait beaucoup de critiques de tous. Certains reprochent à l'empereur d'avoir perdu la tête et d'avoir déclenché prématurément la guerre contre Robert. Selon eux, s'il n'avait pas provoqué Robert trop tôt, il l'aurait de toute façon facilement battu, car Robert était attaqué de toutes parts, par les Albanais (•ἀρβανιτῶν) et par les hommes de Bodinus venus de Dalmatie. Mais bien sûr, les critiques se tiennent hors de portée des armes et les flèches acides qu'ils lancent sur les adversaires viennent de leur langue. La vérité est que la virilité de Robert, sa merveilleuse habileté au combat et son esprit inébranlable sont universellement reconnus. C'était un adversaire difficile à vaincre, un ennemi très coriace qui s'est montré plus courageux que jamais à l'heure de la défaite.


[Extrait de : Anne Comnène, L'Alexiade, IV 7-8, Bonn 1836, p. 215-221 et p. 293-294. Traduit du grec par E. R. A. Sewter dans : L'Alexiade d'Anne Comnène , Londres 1969, p. 149-153 et p. 195. Réimprimé dans Robert Elsie : Early Albania, a Reader of Historical Texts, 11th-17th Centuries , Wiesbaden 2003, p. 6-9.]


Source : http://www.albanianhistory.net/1081_AnnaComnena/index.html

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